Qui saura, Fatras !

Un personnage debout au milieu d’une scène entièrement vide et noire. Il porte devant lui une boite à chaussure. Il marche posément, se tourne vers le public le salue de la tête, fait encore quelque pas et s’arrête, fait

« Ha . »

et s’adresse au vide devant lui par dessus la boite :

« Bonjour. hum hum BONjour ! »

Puis se tournant vers le public :

« Le chemin n’est pas libre. Il y a tout un fatras en travers qui n’écoute rien, ne veut pas savoir.

Reste là. »

De nouveau par dessus la boite :

Ho mais pousse-toi, écarte toi du moins un peu, laisse passer le convoi.

Il n’est pas long ce convoi, il est même tout court, mais solennel.

Pour être court il l’est !

Constitué qu’il est de cette boite

De mes deux bras qui la soutiennent bien à plat

Devant moi, et puis bien sur il y a moi, dans l’épaisseur de mon corps,

Je compte le petit ventre même s’il est rentré

Il y a un corps humain debout qui marche, la tête au dessus et

Dessous les jambes, qui trainent en arrière à chaque pas

Une puis l’autre, jusqu’au talon, ça compte, dans la longueur, du convoi,

Solennel.

Un mètre, voila ce que ça fait, tout bien compté au plus large.

Alors laisse moi passer fatras, s’il te plait,

Laisse moi passer avec mon fardeau, cette petite lourdeur à moi,

Que je sors, là, laisse moi passer FATRAS s’il te plait !

Alors tu ne veux pas, tu te mets en travers !

Tu crois que tu ferais le poids contre l’épaisseur de tout mon corps, surmonté de ma tête

Et mu par mes deux jambes qui alternativement … ?

Mais enfin Fatras, sois raisonnable, enfin, tu n’es que des trucs

Qui machine des bidules, tu tiens à peine debout, tu es entassé, tout simplement en fait, là,

Dans mon chemin de convoi solennel.

S’il te plait, Fatras sois gentil, pousse-toi tout seul.

Que je n’ai pas à retourner solennellement déposer cette boite

Sur la table dedans, là, pour revenir, disposant

En plus de mon corps, épais, surmonté de ma tête lourde aussi…

Et pourtant légère comme une larme d’enfant, comme un bout de ciel

Après la pluie d’un printemps chaud et moite, quand on a un costume

Noir et trop chaud, malgré les frissons … alors à quoi ça rime, tout ça ?

ça rime à plus rien du tout, Fatras, tu me fatratise.

Le personnage baisse la tête, puis la redresse.

Mes bras ! J’aurais mes bras libres, Fatras, et là je te dégagerais !!!

Enfin ça c’est si j’arrive à ne pas m’asseoir devant cette boite,

Ne pas m’asseoir, comme d’habitude, et de boire un petit verre

De ce qu’il y a dans la boite, du convoi solennel.

Fatras, laisse moi passer, laisse passer le convoi solennel,

Car ce n’est pas toi, et pas moi, non, c’est une vieille peau de chat toute trouée

Avec laquelle on a joué, toi tu te la mettais sur la tête et je la faisais tournoyer

Ou l’inverse , des fois on voyait plus trop bien, parce qu’il y avait plus de trou

Que de peau, alors tu vois bien, Fatras…

Le personnage se relache, se retourne et met la boite sous son bras, il fait quelque pas, puis :

A demain saleté de Fatras.

Le personnage tient la boite entre son torse et son bras, de l’autre entrouvre la boite :

Bon t’as gagné, va au moins chercher le fil et l’aiguille, on va raccommoder cette saleté.

Le personnage perd toute contenance et en fureur, se cramponnant à la boite, lance des coups de pieds devant lui, si fort qu’il manque de tomber

LAISSE MOI PASSER FATRAS DE MERDE !

Il finit par enjamber, mais se prend le pied, tombe sur la boite qu’il écrase, puis s’assied par terre la regarde toute aplatie, et rit. La balance au loin comme un frisbi, se relève et repart par où il est arrivé.

Alors qui saura Fatras ?

7 commentaires

    1. :-) toujours nier, et se taire, face à la police disent les truands, dont les poètes sont parfois.
      je me permets de vous assigner la réponse de gauche qui me semble correspondre à votre commentaire

      Aimé par 1 personne

  1. quelle fatrasie imaginative que voilà 😊
    tu t’es lancé dans le théâtre ?
    c’est joli comme phrase  » Et pourtant légère comme une larme d’enfant, comme un bout de ciel  »
    mais la vieille peau de chat toute trouée non ( le notre est mal en point et est parti hier , il est pas encore revenu ) …on l’appelle et rien

    un Fatras de Prévert
    https://www.ina.fr/video/I06349880

    Aimé par 2 personnes

  2. Bon jour,
    « Alors qui saura Fatras ? » … C’est du théâtre avant-gardiste ? Quand boite à chaussures devient par adhésion Fatras par le seul fait du discours du personnage dont le public n’est qu’une marionnette articulée par la narration …
    Max-Louis

    Aimé par 2 personnes

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