chartreuse

Dédé l’embrouille était un type pas catholique, c’était l’avis de Cornille tandis qu’elle l’attendait au comptoir du Balto, au coin de la place du marché et de la rue Parmentier.

Les électrons la représentant s’étaient mélangés à ceux qui le représentaient dans une foire à la gaudriole, ce qu’on appelle pudiquement « un site de rencontre en ligne ».

Cornille pratiquait la rencontre « alliez à jactance sexe » depuis quelques années déjà. C’était comme qui dirait une routarde du dit-jonc. Elle assumait sans complexe cette liberté sans fard .

« mais », disait-elle, «  il ne faut pas confondre le gourmet et la gourmandise.  L’art de la collection se perd pas dans les parkings publics. » ajoutait-elle.

Non vraiment, Cornille n’était pas la moitié d’un homme, mais une femme entière.

Le Dédé avait un profil intéressant, façon de dire qu’il avait l’air d’avoir de la conversation, des soupirs et grognements, et du silence à partager pour qui saurait l’entendre. Et Cornille se sentait de taille sur tous les plans.

Elle l’avait entrepris par un :

« ta lenteur me brouille, Dédé » Une attaque simple qui évoquait l’omelette lardons pomme de terre, la sensualité cuisinière, mais ne mettait pas le cul de la crémière devant les bœufs.

Il avait répondu :

« Je vais toujours doucement avec les valseuses» confirmant ainsi qu’il avait du goût pour les mots et les plats mijotés.

Deux qualités que Cornille ne dédaignait pas de trouver chez un bonhomme.

Ils avaient donc enchaîné les « piques moi là que je te réplique », et les discussions sur la sexualité des ouvrières du textile, la qualité première d’une soupe, doit-elle réchauffer ou doit-elle nourrir, les avantages comparés d’habiter à la montagne et de la voiture à pédales, ou plus prosaïquement si la cure freudienne s’accommodait bien, ou pas, d’une certaine aliénation des cadres post-modernes.

Et voilà comment, Cornille pourtant plus fille de l’air que l’air d’une fille, se trouvait là attachée à un verre de Chartreuse verte, maugréant sur Dédé l’embrouille depuis une bonne demi-heure dans ce rade à la manque choisi sur Mappy, pas trop prés de chez elle, et pas trop loin de chez lui.

Dédé l’embrouille qu’en savait-elle, au fond ?

Son minois mal rasé était pas spécialement beau, mais ses yeux avait un petit air sauvage de loutre de mer qui mange un poisson. Pas méchant mais vorace.

Sa conversation électronique s’inspirait des dialogues d’Audiard, des poèmes de Prévert, et parfois il s’avançait même à citer un Godard cynique ; relativement homogène de la pensée, donc.

Mais il suivait sans rechigner les pensées plus élevées de Cornille, qui n’était pas la moitié d’une intello mais plutôt une intello mitron (écrite, vous avez 4 heures).

Justement dans les affres de l’attente Cornille trouvait qu’il avait été trop conciliant. Un mec qui se laisse dominer intellectuellement, finalement elle y croyait qu’à moitié , et l’autre moitié se demandait si ça lui plaisait vraiment, « au niveau du complexe cyprin-pelvien » .

Haar si Dédé avait su ce qu’il suscitait chez Cornille ! N’aurait-il pas savouré son succès avec plus d’attention délicate et moins de triomphe emphatique ? Ce con !

Ces mois d’effort, car Dédé était aussi lent que patient, il les gâcha quand, arrivé avec une heure de retard, il dit à Cornille, désarçonnée par un tel manque d’égard, flottant à peine entre les vagues vertes de Chartreuse, son regard sensible disparaissant et réapparaissant au gré des flots qui confluaient puis refluaient dans un delta soumis aux marées de la nature et de la culture, de l’assurance raisonnée et du désarroi sentimental, Cornille fondait sous l’effet de l’alcool parfois, il dit en se grattant les roubignoles à la dérobée par le fond de sa poche, tel le daron baltringue des milieux interlopes, un père de joueur de foot à la buvette  :

« Tu as bu ? Tu es grise ? J’ai pas trop d’goût pour la viande saoule. » le tout sur un ton péremptoire, et avec un accent grenoblois populaire au regard duquel la famille Sardou au complet aurait semblé un peu timide. Et sans même dire « coucou ».

La Chartreuse V.E.P. Verte

Cornille n’était pas méchante. Mais ce fut à ce moment là que son cerveau, cet instrument de plaisir autant que de pouvoir, sa sagesse en essor perpétuel vers les cimes enneigées, reprit les commandes de ce fol esquif qui rasait les écueils de l’esclandre avec la tendresse fatale des mouches pour les dionées.

« On sort, j’ai envie d’une cibiche » bougonna-t-elle dans une inspiration plus proche de frère Tuk, que de saint Bruno.

Il la suivit, elle l’entraîna dans un terrain vague, fit mine de l’enlacer par le cou, et lui planta son orgueil en forme de genou dans le sien en forme de … claquos trop fait dorénavant.

Elle alluma sa tige, la fuma le temps qu’il se remette, puis lui tournant le dos, souleva sa jupe en se penchant en avant et lui dit, d’une voix inspirée par la chartreuse, ne l’oublions pas avant de la juger  :

« tu le vois le grisbi espèce de cave ? Ben tu passeras le message à ton poireau qu’il ne lui reste plus qu’à dire adieu à l’héritage »

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5 commentaires

  1. Fumeux, chartreux, vert(u)eux !

    J’ai trouvé cette chanson des ZZ Top ; le 2° couplet chante ça :
    – Chartreuse,
    Ne sais-tu donc pas que j’aime les gros derrières?
    Chartreuse,
    Tu sais que j’aime les gros derrières
    C’est certainement bien,
    Ça allume ma mèche
    C’est certainement bien,
    Ça allume ma mèche

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