Au Front…

 

Au Front…           par Arthur Roubignolle
les-poilus-14-182

Lorsque Louis Brognard tomba amoureux d’Ernst Müller il sut d’emblée que ce serait un amour impossible…

Tout les séparait.

Pourtant, dans l’absolu, leurs tranchées étaient distantes d’à peine cent mètres l’une de l’autre.

Mais c’était une distance infranchissable.

Louis observait Ernst à travers ses jumelles et lorsque l’allemand faisait sa toilette tout en chantant de vigoureux airs teutons, il admirait son corps athlétique et bronzé.

Ernst avait remarqué le manège du français, du coup, il ne ratait jamais une occasion pour se faire voir de lui… Il était assez flatté que lui, simple soldat au 1er groupe d’infanterie de Spandau, soit remarqué par un jeune sous-officier du prestigieux 7ème bataillon de chasseurs à pied de l’armée française. D’ailleurs il trouvait que Louis avait belle allure dans son pantalon garance. Il aimait aussi beaucoup les fines moustaches du Français, c’était pour Ernst le summum de l’élégance à la française…

Ah, comme il aurait aimé se promener à Paris avec Louis et, le soir venu, ils auraient été s’amuser dans les bons cabarets de la ville-lumière… Bon, bref, avec un peu de chance, dans deux mois l’armée allemande serait aux portes de Paris, comme en 70 ! En attendant ce moment, c’était le cœur de Ernst qui était conquis par ce séduisant français …

Souvent, à l’insu de leurs camarades de tranchées, les deux hommes, derrière leurs fusils pointés l’un vers l’autre, se faisaient de petits signes amicaux.

Quelquefois ils se tiraient dessus, mais pour rire, pour donner le change surtout. C’étaient un échange de balles tout à fait amical et affectueux… Chacun s’efforçait de presser sur la gâchette avec le plus de douceur possible…

Chaque jour qui passait renforçait l’affection qu’ils avaient l’un pour l’autre, ils n’osaient s’envoyer des baisers, mais le cœur y était. Curieusement, ils se comprenaient  sans se parler, sans se toucher, ils sentaient à distance les réactions de l’autre, ses états d’âme, ses changements d’humeur.

Voilà bien le miracle de l’amour, qui nous fait sortir de nous-mêmes et nous fait ressentir les émotions de l’être aimé comme si elles étaient nôtres… Ernst et Louis ne vivaient plus que pour leur passion mutuelle, ils en oubliaient de graisser leurs fusils, c’est dire…

Ils savaient bien  que leur premier rendez-vous d’amour serait un peu compliqué…

L’État-major français décida d’une attaque massive sur cette partie du front. L’assaut serait donné après deux jours de tirs intenses d’artillerie.

Louis était tout excité à l’idée d’aller à la rencontre de son ami. Ernst, pour cette occasion s’était pomponné et lavé,  il avait même brossé son casque à pointe, qui brillait de mille feux… Il prépara aussi à l’intention de Louis un petit bouquet de fleurs qu’il avait mis amoureusement à sécher entre deux piles de grenades offensives.

De son coté, Louis avait prévu d’offrir une bonne pipe à Ernst (hé, ho, attention, une vraie pipe en bois, qu’allez-vous penser ?).

Au bout de deux jours, les tirs d’artillerie cessèrent. Un grand silence succéda au vacarme des canons de 75.

Le calme avant la tempête.

Dans les tranchées l’ambiance devenait fébrile, personne ne parlait, les soldats fourbissaient leurs armes, beaucoup priaient. Les officiers allaient et venaient, tripotant nerveusement leurs jumelles…

Soudain, l’ordre de partir à l’assaut fut donné.

Ce fut une ruée sauvage, les hommes criaient pour se donner du courage, pour effrayer l’ennemi aussi. Les soldats allemands sortirent eux aussi de leurs tranchées, en criant également, mais de façon plus gutturale bien sûr…

Des nuées de balles striaient l’air de partout.

Ernst et Louis se rapprochaient l’un de l’autre. Ils courraient avec la peur au ventre, mais aussi avec la joie de pouvoir enfin se toucher, se parler, d’être ensemble, ne serait-ce qu’un moment…

Bientôt, bientôt ils seraient enfin réunis…

Partout autour d’eux des hommes tombaient, des corps étaient lacérés, déchirés par les rafales de mitrailleuses. Les cris affreux des blessés se faisaient de plus en plus nombreux.

Ils ne furent plus qu’à vingt mètres de distance, mais le temps s’était ralenti, c’était comme dans un rêve, ils n’entendaient plus rien, ne voyaient plus rien, ils étaient devenus indifférents au tumulte autour d’eux.

Un sentiment de paix intense les habitaient, la peur avait disparu, ils étaient calmes et sereins comme deux êtres qui savent qu’ils se sont enfin trouvés…

Ce que c’est moche une rafale de mitrailleuse, ça vous fait un de ces chocs… Ça vous broie de l’intérieur, ça vous coupe le souffle.

Ernst et Louis parvinrent quand même à s’enlacer avant de s’effondrer tous les deux dans la boue.

Louis, dans un râle sanguinolent réussit à murmurer à Ernst : « Ich liebe dich  ! »

Ernst, malgré les boyaux qui lui sortaient du ventre parvint à dire laborieusement et avec un fort accent bavarois : « Cheu t’aime ! »

Puis ils moururent là, dans les bras l’un de l’autre, sous ce beau soleil d’août 1914.

Et la guerre qui ne faisait que commencer…

Fait un 11 novembre 2015 par Arthur Roubignolle, lieutenant au deuxième régiment de zouaves littéraires.

En mémoire des hommes qui sont tombés au champ d’horreur il y a de cela cent ans, un siècle déjà, un siècle seulement…

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