Difference Propre et Singularités

Grande semaine de braderie ( Chou d’Arcy )

« Bonjour mesdames, bonjour messieurs,
Excusez moi de vous déranger, je ne vous prendrai pas beaucoup de votre temps.
Je ne demande pas votre pitié, je ne demande pas votre amitié, je réclame seulement un peu de votre attention… »
Voila comment il commençait son speech. Cet abruti rougeoyant dans la lumière naissante de cette journée de Septembre. Sa couperose de cinquantenaire excessif en prenait presque un aspect cuivré. Il s’accrochait à la barre verticale, juste derrière le chauffeur du bus 6 qui menait ses auditeurs vers leur destin laborieux de la proche banlieue de babylone-sur-styx. Son ton larmoyant par moment, résonnait aussi comme une cloche rurale, un tocsin, puis comme les grognements d’un chien de garde, des aboiements ; en professionnel confirmé du discours culpabilisateur, il jouait de son organe puissant et souple comme le réalisateur contraint la vision des spectateurs, par des effets de champ, contre-champ, il manipulait les émotions par traits successifs. Si bien que les sentiments des pauvres passagers impuissants se trouvaient amenés sur des terrains glissants, où leurs appuis rétifs dérapaient dans une gadoue glissante et collante.
Même ce couple d’age mûr, chez les personnes aisés d’aujourd’hui, il semble qu’on ne vieillisse plus jusqu’au seuil de la mort, ne semblait pas savoir comment retenir ses tripes de tirailler, malgré un entraînement lustral, un polissage de carrosserie maintes fois affiné.
Son propos ne laissait pas percevoir tout de suite là où il voulait en venir. Il racontait une histoire de vie « normale ». La maison qu’il avait construite pour y accueillir sa famille, sur les ruines d’une vieille ferme dont il avait agrémenté la rusticité de tous les conforts modernes au fur et à mesure de leurs apparitions, puis éliminé les obsolescences. Le « foyer chatoyant de la modernité » disait-il.
La vie professionnelle, sa « ci-devant carrière », partant d’une paresse scolaire, à une vénalité industrieuse d’artisan maquignon, puis retour, la faillite n’étant que le signal de départ d’une descente, lente et déchirante.
Ses amours compliquées ou simples, sa sexualité de tâcheron, puis insincère et de plus en plus raffinée, le tourisme finalement honteux. Tout y passait. Jusqu’à sa prière aux pieds de sa fille, l’imploration d’un pardon, pour ne pas sombrer dans l’oubli.
Quand il en fut à l’évocation de sa vie intérieure, certains passagers avaient lâché son fil de discours et se ployaient vers leurs ventres, leurs genoux. Mais d’autres continuaient de le regarder, leurs paupières inférieures semblaient vouloir descendre vers le milieu de leurs joues, et leurs épaules s’enrouler sur leurs torses.
L’abruti n’était plus rougeoyant, il n’était plus que gris et diaphane, sa personne semblait se vider de tout caractère propre, son souffle s’altérant, s’adoucissant.
Ce n’était plus qu’une voix de brise dans les feuilles des peupliers bordant une voie romaine au printemps qui racontait encore ses joies d’enfants, et tous les moments de douceur et d’émerveillements, toutes le choses qu’il avait nié.
Timidement brandies tentaient aussi les peurs et les angoisses de se dresser au dessus de sa tête. Elles dessinaient des nuages grisâtres
Mais ce n’était plus que pour être balayées par des yeux d’une douceur retrouvée, grand ouverts, les traces des brûlures effacées par un murmure s’estompaient insensiblement.
Enfin le chauffeur annonça son arrêt.
Stoppa le bus, ouvrit l’unique porte avant.
Puis il se mit debout et empoigna la pelure du Compteur par le col, étrangement tout vint, et tout fut jeté en dehors de bus, dans un nuage de poussière aux reflets bleutés, ocres, et cuivrés.
Une fois la porte refermée, il se tourna vers les passagers restants.
Il plongea la main dans sa poche de poitrine. Lorsqu’il la retira elle tenait un ticket de bus.
Il ferma les yeux avant de le lancer dans le bus, le ticket tournoya, voleta, et atterri sur les genoux d’un homme de 75 ans à peu prés, « mais encore très vert ».
Celui-ci le contempla, sans bouger, tétanisé.
Le chauffeur n’attendit pas plus longtemps, laissa les passagers entre eux décidé de qui auraient le droit de payer son ticket, et de descendre du bus.

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À propos de chachashire

12 commentaires sur “Grande semaine de braderie ( Chou d’Arcy )

  1. carnetsparesseux
    23 janvier 2015

    Joli ! y a comme un fond de Queneau ou d’Aymé un poil aujourd’huisé; joli, vraiment.

    et c’est quelle ligne de bus, déjà ? qu’on l’évite :)

    J'aime

  2. sissistronnelle
    23 janvier 2015

    Ooh mon cher… Lock Holmes, c’est vrai qu’ on a déjà eu un truc comme ça ici:

    https://differencepropre.wordpress.com/2014/12/12/exercice-de-style/

    Mais est-ce la bonne voie? :)

    Aimé par 1 personne

    • - chachasire
      23 janvier 2015

      Heu je suis pas du fond de la mine moi !

      Ce texte est sympa, je me demande d’où Suzanne les sort.

      Un peu de réalisme magique, à la Eric Emmanuel Schmitt ?

      J'aime

  3. L'Ornithorynque
    23 janvier 2015

    J’aime bien la banlieue de Babylone sur Styx …on y rencontres de drôles de nochers, en barque ou en bus …

    Allé, ne nous lamentons pas, chantons la Babylone Beatlesienne (sic) – « Ticket to Ride ». Album « Help », ajouterais un certain voyageur …

    Aimé par 2 people

  4. burntoast4460
    23 janvier 2015

    (Il manque deux enfants en bas âge en train de mourir du sida à la Gare de Lyon). Le chauffeur du bus a l’air très compréhensif et ami de la démocratie, c’est un point positif.

    Aimé par 1 personne

    • Suzanne et le Docteur Ouate
      23 janvier 2015

      Si je peux me permettre une interpretation… (zut j’ai oublié mon petit speech habituel ) ce bud ressemble au purgatoire . Les innocents vont au paradis pour devenir des angelots..

      Aimé par 1 personne

  5. Arthur R
    24 janvier 2015

    Bonne idée et bien écrite

    Aimé par 1 personne

  6. Leodamgan
    27 janvier 2015

    Il n’y avait pas NKM comme passagère? La spécialiste des moments de grâce et des rencontres incroyables…

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Cette entrée a été publiée le 23 janvier 2015 par dans Du fond de la mine.

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