A/R – Repas

« Dans la gare » 

1 – Georges 

2 – Lala et Suite

3 – Le barman et Fin

« En route » 

1 – L’affiche du cirque

2 – Les habits

3 – Les scoubidous

« A l’appartement » 

1 – Bain !

 2 – Repas 

 En parcourant le couloir qui la mène à la cuisine, Lala finit d’enfiler un peignoir bleu sombre et passée. Les brins du tissu éponge sont blanchis à leurs extrémités et la couleur a roussi par endroit.
Dans la cuisine, une pièce assez vaste, carrée, éclairée par une fenêtre carrée face à la porte, elle trouve Georges qui lui tourne le dos car il fait revenir des oignons dans une poêle sur une vieille cuisinière à gaz. Comme elle est pieds nus, il ne l’a pas entendu, elle, en profite pour examiner la pièce.

Sous la fenêtre une table carrée, un cadre métallique couvert de carrelage gris, porte un vase avec un couvercle. Ce vase est une céramique bleue émaillée avec des paillettes dorées et argentées ; c’est un bel objet la couleur en est profonde, elle varie du bleu nuit à l’indigo. sombre aussi, la teinte n’en est pas unie, non plus. Il y a des inclusions dorée, et rouge, des reflets indigo dans la douce lumière grise.

La fenêtre donne sur une sorte de cour, le mur aveugle d’en face est crépi, et incliné de sorte que la lumière diffusée dans la cuisine est claire et « grise », un gris doré et doux.

Lala prend une des chaises métalliques et s’assoit. Georges tourne la tête et là elle voit ses yeux rougis et mouillés.
« toi pleurer ? »

« Oui. Heu non, c’est les oignons » repond-il en montrant d’un geste de la main les épluchures sur la table, puis il s’essuie les yeux l’un de l’intérieur du poignet et l’autre du dos de la main.

« m’habiller ? » demande alors Lala en soulevant le col du peignoir.

« ha …ben j’ai tout lavé… faut attendre que ça sèche, dans le cagibi.
Maman est morte, aussi. » balbutie Georges.

Lala fonce les sourcils, elle réfléchit :

« Attendre – combien de temps ? ».

Georges la regarde mais ne répond pas, il verse des œufs battus dans la poêle.

« ça sèche pas vite. je peux te passer un peignoir propre, tu as pris celui de Maman. Mais d’abord je finis l’omelette. Et il y a du pain. »
Puis il s’agite en retournant les œufs avec une palette en bois, en sortant le pain d’une panière en bois, et en sortant des assiettes en verre jaune, et des couverts en inox. Il pose le tout sur la table, mets le couvert, en jetant des coups d’œil à Lala.

« Maman est morte. Je vais te donner un autre peignoir. »

« Pourquoi moi pain noir et toi pain blanc ? » sourit Lala.

« Pas pain noir, peignoir, pei gne oir. » explique-t-il avec un sourire triste et bonasse. « Allez viens je vais t’en donner un autre. ». Puis il jette un coup d’œil au vase bleu.

Lala reste assise, l’air éberlué. Ses yeux vont de l’omelette aux oignons fumante, à Georges, et au vase bleu. Puis elle regarde sur ses cuisses le peignoir bleu qu’elle porte.

« HA ! Haaaa ! » elle enlève le peignoir précipitamment pour le tendre à Georges, se rend compte alors qu’elle est nue et crie :
« vite, un autre pain noir ! toi donner , vite ! ».

Georges sourit légèrement, l’air rêveur, et part vers l’appartement tandis que Lala se recroqueville sur sa chaise. Elle ramène ses genoux sous son menton et ensère ses jambes dans ses mains. C’est une assez grande femme, blonde, élancée et musclée. Ses seins ont la lourdeur des grosses poires sucrées, de celles qu’on mange en deux fois, ses hanches sont marquées sans être très larges. Si ce n’était ces formes-ci, féminines, elle pourrait être un garçon, son corps est dur, tendu.

Son visage reflète l’étonnement, presque le désarroi. Enfin elle secoue la tète, contrariée.

Quand Georges revient avec un peignoir plus récent, blanc à larges rayures bleues et rouges, elle se lève et lui prend des mains pour l’enfiler. Elle serre fort la ceinture autour de sa taille.
Quand elle se rassoit le vase bleu, est juste devant elle. Elle la regarde un instant, pendant que Georges partage l’omelette aux oignons.

« tu ranger…heu…Maman ? » interroge-t-elle.

« ranger Maman ? »

Avec une expression enfantine, les yeux écarquillés, elle penche la tête vers la jolie urne, bleue, étoilée comme une nuit de Chagall, ou VanGogh.

« Ho… » Georges regarde son assiette.

« Moi pas manger avec…maman…morte ! » reprend Lala en se levant brusquement, la chaise produit un bruit désagréable de ferraille quand elle la repousse.

« Ho… » fait encore Georges. Il esquisse un geste du bras vers l’urne mais son corps ne bouge pas.

« Je faire. Toi montrer le chemin. » Lala a pris à deux mains l’urne, la porte à mi-bras. Son attitude est respectueuse plus qu’effrayée ou dégoutée.

Il se décide à se retourner vers la porte et commence à marcher d’un pas lourd, la tête baissée. Il fait deux pas et sanglote d’un coup violemment. Alors Lala repose l’urne sur le coin de la table mise pour le repas de midi, s’approche de Georges et lui pose le bras sur l’épaule, à la manière d’un camarade. Sa main posée sur sa nuque elle lui caresse doucement la naissance des cheveux, et l’attire vers elle. Il se retourne la tête toujours baissée et se laisse guider vers son épaule où il appuie son front. Et sanglote.

« pauvre Georges. Toi trop chagrin…toi pas savoir…pleure, plache dytyna, plache, bydnyk Georges… ».

« pardon…merci » dit-il quand il se redresse, les yeux pleins de larmes, la regarde avec un pauvre sourire d’enfant désolé sur son visage d’homme. « Je vais la mettre prés de la fenêtre du salon, sur la petite table à coté de son fauteuil. C’est là qu’elle lisait et aussi, des fois, elle tricotait des beaux pulls. » Ragaillardi il prend l’urne et part dans les profondeurs de l’appartement, tandis que Lala se glisse doucement sur sa chaise. Elle la rapproche dans un petit fracas de la table où elle s’appuie du coude. Elle regarde par terre l’air songeuse un moment qu’elle finit par interrompre de son petit sourire en coin quand elle entend Georges qui revient.

« Voilà ! » s’exclame-t-il en se rasseyant, « elle est mieux là. J’ai Faim, pas toi ? Mange c’est presque froid. C’est pas bon l’omelette froide. T’as pas faim, toi ? » et il mange.
Lala le regarde avec acuité manger, son petit sourire s’élargit quand elle finit par s’exclamer à son tour :
« j’ai faim. » puis après une bouchée « ça bon. Pas chaud et pas froid »,
« ch’est tiède. »
« Da, tiède. Pas chaud, pas froid. Merci nouveau mot. Tiède. »

« Après il y aura du fromage blanc avec du miel, tu aimes ça ? »
« pas savoir, ça bon ? »
« très bon, j’adore ! tu vas voir. ».

Quand ils ont fini de manger, Lala regarde Georges et lui demande :
« quand ta maman mourir ? »
« deux mois j’crois. » Il réfléchit, ses yeux au plafond,  » presque trois. ».
« dans gare, toi oublier elle morte ? »
« je n’apprends pas vite les nouvelles choses. J’ai pas eu assez d’air à la naissance. je réfléchit pas vite non plus. mais je suis pas débile, ni con, parce que je réfléchit bien. Mais pas vite. Bien mais pas vite. » Il a débité sa tirade très convaincu, en regardant Lala droit dans les yeux, comme pour la défier de le contredire. Après, il regarde dans le vide un instant et ajoute en s’affaissant progressivement :
« Maman…c’est Maman…c’est Maman qui… ».
« … » elle lui tapote la main, lui prend.

Ils restent un moment dans le silence, qu’elle rompt :

« toi montrer ta maison. »
« tu veux que je te fasse la visite ? ha oui. » à nouveau il ressemble à un gosse à qui on a proposé un jeu qu’il aime bien, « Et puis tu vas dormir ici, tes habits ne seront pas secs avant demain. »
« Ho ? bah OK. ». Lala semble réaliser qu’en effet tout a concouru à ce qu’elle dorme chez Georges, sans qu’elle ne sache vraiment à quel moment et par qui cette décision a été prise. Elle hausse les épaules.

Georges l’entraîne alors par la main vers le cagibi :
« ici c’est le cagibi. tu vois j’ai mis tes habits à sécher comme il faut sur le tancarville. Lala constate que tout son linge est étendu soigneusement dans une petite pièce où se trouve aussi une machine à laver. Elle dégage sa main de celle de Georges pour tâter une culotte et décide qu’elle est assez sèche. Elle l’enfile en lui tournant le dos.
« Ho, pardon » se détourne-t-il aussitôt.
« pas grave. Continue ? cagibi, ça pas très marrant ! » dit-elle en le poussant.

Il se retourne pour la dévisager, voit qu’elle sourit, alors il sourit aussi.

« Dans la gare » 

1 – Georges 

2 – Lala et Suite

3 – Le barman et Fin

« En route » 

1 – L’affiche du cirque

2 – Les habits

3 – Les scoubidous

« A l’appartement » 

1 – Bain !

 2 – Repas 

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8 commentaires

  1. – un peignoir bleu sombre
    – Les brins du tissu éponge sont blanchis et la couleur a roussi
    – éclairée par une fenêtre carrée
    – un cadre métallique couvert de carrelage gris,
    – une céramique bleue émaillée
    – avec des paillettes dorées et argentées
    – la couleur en est profonde, elle varie du bleu nuit à l’indigo. sombre aussi, la teinte n’en est pas unie, non plus. Il y a des inclusions dorée, et rouge, des reflets indigo dans la douce lumière grise.
    – la lumière diffusée dans la cuisine est claire et « grise », un gris doré et doux.
    – des chaises métalliques
    – ses yeux rougis et mouillés
    – des assiettes en verre jaune
    – des couverts en inox
    – un peignoir plus récent, blanc à larges rayures bleues et rouges
    – le vase bleu, est juste devant elle
    – la jolie urne, bleue, étoilée comme une nuit de Chagall, ou VanGogh.
    – du fromage blanc avec du miel
    – pain noir et toi pain blanc

    – Son visage reflète l’étonnement
    – en jetant des coups d’œil à Lala.
    – il jette un coup d’œil au vase bleu
    – Elle la regarde un instant
    – les yeux écarquillés,
    – les yeux pleins de larmes, la regarde avec un pauvre sourire d’enfant désolé
    – Elle regarde par terre
    – Lala le regarde avec acuité manger
    – en regardant Lala droit dans les yeux, comme pour la défier de le contredire
    – Après, il regarde dans le vide un instant

    C’est un texte très visuel que traversent lumières, couleurs et regards ne trouvez-vous pas?

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    1. sans doute, sans doute. J’avoue que mon principe d’écriture dans ce cas là a été de produire des effets par la description extérieure.
      C’était déjà le cas dans les épisodes précédents d’ailleurs.

      ce qui fait qu’on le remarque vient de deux causes possibles – à mes yeux : c’est raté comme une omelette qui cuit trop longtemps, ou, comme on se rapproche des personnages, de leur intimité (elle nue, lui chez lui ) les sensations sont elles aussi plus nues, plus vives par rapport au stimuli, ça prétendrait que l’émotion du lecteur les renforce, et me flatterait.

      Il se peut que j’ai bati un crescendo (et que j’arrète en me rendant compte que je ne suis pas capable de le porter aussi haut que je le souhaiterais ). Il y en a qui font ça.
      Par ailleurs je n’ai pas tenu mon truc ; tant que je produisais assez régulièrement l’échappade était supportable par l’enchainement des épisodes. Dés lors que je prends encore une infinité de temps… non.

      Je pense que je n’en ai pas fini avec Lala et Georges, mais que pour l’instant ils vont devoir retourner à leurs frigos respectifs.
      Je me rends compte au fur et à mesure de l’écriture de deux choses :
      1 – leurs histoires respectives s’amplifient – il faudrait au moins 10 000 mots pour chacun, et encore 3000 pour la fin prévue de cette histoire, qui pourrait bien encore déraper (parce que maman aussi pourrait avoir envie d’être racontée ). Ce foisonnement est intéressant mais devient assez peu supportable à cause de la deuxième chose
      2 – j’ai beaucoup de mal à maitriser le style, et mème, le point de vue. Or ça ne m’intéresse pas de pisser de la ligne au kilomètre dans tous les sens. pas besoin de faire des histoires longues si c’est juste pour sortir dans le jardin et arroser les parterres. Il en va de ma déontologie d’écrivain amateur ;-)

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  2. merci du passage. pour ma part je ne sais pas trop . J’avais prévu de faire quelque chose de plus long. je me sens un peu coupable de laisser tomber les personnages. mais aussi je me dis qu’ils peuvent bien continuer à exister sans moi.

    si j’arrete c’est parce que je ne sais pas trop comment moi continuer à écrire un truc aussi « ambitieux ».

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  3. Et puis, si le désir la necessité (et le temps) d’ en continuer l’écriture te venaient, peut-être te relirons-nous ici!!!

    En tout cas, pour une fois je rejoins sissistronnelle.
    surtout si le point à mettre à cette série s’imposait à toi…

    Un point accompagné du sourire des personnages, en voilà une chute… souriante!

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  4. Hooof, pas de chance!!!
    Je suis la première à réagir ici mais sache (si tu ne le sais déjà) que de nombreux lecteurs (au-delà d’un lecteur, on peut dire « nombreux » n’est ce pas) ont été tenus en haleine avec A/R !!!

    Oui alors, cadeau… ;)

    La forme en épisodes était bien venue quand effectivement le rythme des parutions (et écriture je suppose) étaient régulier.
    Laisser du temps entre deux épisodes au désir qui mûrit, du temps pour s’inventer sa propre histoire, pour découvrir celle du narrateur qui la plupart du temps n’a pas emprunté le chemin qu’on avait imaginé, etc etc etc etc etc etc etc etc etc etc (10 épisodes)

    Ce texte-ci alors qu’on y trouve les mêmes ingrédients, descriptions minutieuses, parfois audacieuses, tendresse de l’auteur à l’égard des personnages (si si), humour tapi sous les mots etc, ce texte ne m’a pas paru prendre aussi bien que les autres. Un peu comme des blancs d’oeufs qui ne monteraient pas en neige parce que trop justes sortis du frigo.
    Sans doute m’étais-je refroidie moi aussi depuis le dernier épisode…

    Ceci pour exprimer que du point de vue du lecteur tu as peut être raison de suspendre ce texte sous cette forme.

    De toute façon, c’est ton choix…
    ;)

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  5. Il m’est apparu cette nuit qu’aprés la publication de cet épisode je pouvais mettre un point final à la série.
    Certes j’ai développé des personnages, et leurs histoires, je sais où les personnages vont, en tout cas dans les minutes et les heures qui viennent dans le récit.
    Cependant la forme que j’ai adoptée, plutot que choisie, m’obligerait à maintenir le lecteur ( essentiellement ma copine ) en haleine pendant encore de longs mois. Ce serait cruel. Aussi je mets fin aujourd’hui à la série A/R. Libre à vous d’imaginer la suite – prenez le comme un cadeau si ça vous stimule un peu.

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