CE MATIN…

( texte à poursuivre )

Ce matin il mange un yaourt aux lichis.
Il l’a pris dans le grand frigo blanc, à coté des restes de coquelet en sauce.

La crème blanche dans la cuillère, non plus que la surface du pot, ne laisse rien apparaitre qu’un enveloppement doux et laiteux.

Dans sa bouche, sur sa langue paresseuse, les matière friables et un peu sucrées, acidulées, se dévoilent en abandonnant un morceau de fruit qu’il fait jouer entre ses dents puis écrase délivrant le jus parfumé de la pulpe.

La deuxième cuillerée qu’il extrait du pot contient laisse entrevoir plus de la matière rosée, si subtilement rosée, du fruit.
Ainsi après avoir jouer avec de sa langue, suçotée, léchée, il peut repousser hors de sa bouche une écaille de pulpe, lisse et luisante de fruit.
Elle pend entre ses lèvres plissées, tendues en avant comme pour baiser.
Alors entre son pouce et son index il la prend, la retourne, en admire la texture souple et ferme, légèrement ligneuse, au rose si délicat.

En se tournant vers la fenêtre, ouvert vers une plaine d’ordinaire colorée, dans des accents noirs, ou gris à cette heure, il en sectionne une des pointes, aspire la goutte qui se forme à la blessure, puis mâche sensuellement ce bout de fruit.

Ce qu’il voit à ce moment là devient le centre d’intérêt de sa rêverie présente, de son moment d’existence, entre l’éveil et la journée.
Il fait brouillard dehors, au sol, à quelques mètres plus bas de sa cuisine.
Le blanc diaphane du dehors répond à la surface blanche de la porte du frigo, à son yaourt. Il observe cette harmonie du moment, et s’y laisse fondre.

De ses yeux calmes, il suit les lignes du paysage, celles qui soulignent de noir dur les objets, et celles plus vaporeuses qui les dissimulent en partie.
Jusqu’à l’horizon d’un champ, une mer virtuelle étend ses voiles.
Dans une espèce de vertige il prolonge sa contemplation en prenant d’autres cuillerées de son yaourt, qu’il mangera plus machinalement, toujours en écrasant les fruits juteux dans la crème blanche et friable, emplissant son palais des arômes fins du fruit et des sucres, la douceur du lait caillé.

Ainsi il détaille de son regard lointain, parfois caressant, les aspérités des immeubles et des arbres, les vagues allongées de la brume se déchirant.
Il devine les poches plus denses, dans les creux, tente de percer les profondeurs plus ténues sur les aspérités des buissons, des murets.

Quand une petite et vieille voiture traverse il en distingue la conductrice, une des sœurs de pauvres qui résident non loin de là, il la suit, tente de déchiffrer son expression, sa tension vers le but où elle conduit son véhicule.

C’est ce qui l’amène à apercevoir, au loin, une grue qui dans ce jour naissant semble incolore, sombre, plus que noire, ou plus que l’orange passé qui est sa couleur habituelle, qui commence à s’intensifier à son sommet, là où le soleil l’atteint directement.

Pour la dernière cuillerée il doit racler le fond du pot, n’a pas de fruit juste du yaourt coloré, à peine, par le jus des fruits dont il mangé la totalité maintenant.

En savourant la fin de ce déjeuner, debout devant le grand frigo blanc, il se laisse emmener à rêver de cette émergence sombre et verticale, au milieu de la mer de ouate étirée.
Un autre monde lui apparait, dans lequel il pourrait naviguer sur ces flots pour rejoindre les affleurements d’une autre réalité, poursuivre une excursion au pays de la grue dans la brume.
Dans ce monde là celui tout blanc des yaourt aux litchis, une belle attendrait qu’on la délivre de ses hauteurs cachées, qu’on escalade une grue perdue dans la brume pour la rejoindre.

A cette évocation, à ce quasi-souvenir de l’enfance, de ses jeux avec sa sœur et ses amies, il sourit.

Puis se déprenant de sa rêverie, il pose la cuillère et le pot de verre de sa tante attentionnée dans l’évier, essuie le coin de sa bouche.
Et s’enfonce dans son appartement pour se préparer aux taches de sa journée quotidienne.
. . . .

toutoutoutine:    Ce matin, elle enfile une aiguille et reprend sa broderie.
Elle l’avait laissée sur la table bien en vue la veille et les jours précédents,
ouvrage en suspens qu’elle avance point par point, jour après jour avec lenteur et régularité.

Ce travail patient et méticuleux la relie à sa vie;
une trame virginale sur laquelle elle pose un avenir de couleurs, couleurs qui s’imposent parfois d’elles-même
avec une force qu’elle ne cherche pas à maîtriser.

La corne de brume sonne dans le port pendant que le fil gris DMC809
dessine les pages d’un manuscrit ouvert.
Dans sa rêverie brodeuse, elle y insère de nouvelles teintes.
811, 200.

Le soleil est haut maintenant dans le ciel d’hiver et une douce chaleur l’enveloppe.
Elle arrête là son travail dans la conscience de laisser au temps le loisir de former les points
qui dessineront les prochaines pages.

Elle époussette la table, repose l’aiguille les fils sur un des coins;
ils seront là près d’elle l’accompagnant tout au long de cette journée commencée.

Serrant entre ses doigts la tasse dans laquelle elle s’est versé un fond de café bien chaud,
elle tourne le dos à l’océan et plonge ses yeux vers l’Est dans l’horizon gris-ardoise.

Puis, un sourire sur le visage, elle ouvre la porte de la cabine de sa grue
afin qu’il sache qu’il peut l’y rejoindre.

. . . .

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2 commentaires

    1. Ha je vois que quelqu’un s’est lancée, c’est trés joli. mais merci de respecter des règles pour qu’on s’y reconnaisse. En commentaire si vous n’ètes pas inscrit en nouvel article si vous l’ètes. Bon là c’est pas grave.

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